Coup de projecteur - Interview

« Il faut être sûr de son coup. Si on se trompe c’est fini »

« Il faut être sûr de son coup. Si on se trompe c’est fini »

Il est le fondateur d’Envoyé Spécial. Après plus de 30 ans de carrière, et de longues années à venir aux côtés de la Chaîne de l’Espoir Paul Nahon nous fait le plaisir de cette interview. Précurseur du magazine d’investigation, Paul Nahon nous explique pourquoi ça marche encore et quelles sont les limites à ne pas franchir pour rester dans la course du reportage au long cours grand public.

Aujourd’hui on parle d’un nouveau luxe tendance qui consiste, face au diktat de l’instantanéité, à jouer la carte de l’analyse et du décryptage. Avec Envoyé Spécial que vous avez créé il y a 26 ans, vous étiez déjà dans la tendance ? Aujourd’hui encore, l’émission fait recette, comment l’expliquez-vous ?

Il y a 26 ans quand on a commencé on avait l’intuition que les téléspectateurs étaient demandeurs de ce format. Il faut savoir que dans le service public les enquêtes au long cours c’était encore possible, parce qu’on avait du temps et de l’argent pour réaliser ces reportages au long cours. Je me souviens que la moitié des sujets que nous diffusions nous demandaient plusieurs mois de préparation, parfois un an et demi de travail avant diffusion. Dès le départ, on a ressenti que c’était non pas une tendance mais vraiment un besoin des téléspectateurs de voir un peu derrière le miroir ce qu’il se passait. C’est comme ça qu’on a démarré.

Alors pourquoi est-ce que ça marche encore aujourd’hui Envoyé Spécial ? L’émission a 26 ans, on a commencé en 1990. Vous savez nous n’étions pas soumis à la course permanente et folle à l’audience comme aujourd’hui. Je pense que ça nous donnait beaucoup d’assurance, nous n’avions pas cette pression qu’ont aujourd’hui les reportages. Par ailleurs, je vois de plus en plus de reportages réalisés en France. Reportages dits de proximité. Et cela pour plusieurs raisons : la première c’est que c’est plus facile et ça coûte moins cher d’envoyer une équipe à Marseille plutôt qu’au Japon. Et puis ça rapporte plus d’audience. Encore une fois nous n’étions pas soumis à l’audience, et ça marchait bien. Evidemment il y a aujourd’hui encore plein de magazines qui sont plutôt bien mais je crois qu’on a réussi à créer un style. Il ne fallait pas faire que des sujets de proximité. Et aujourd’hui, au moment où le monde devient de plus en plus complexe, j’ai la sensation que dans les magazines d’information on n’explique plus ce monde complexe.

Envoyé Spécial a su résister à tout ça je crois. Mais c’est difficile. On travaillait 7 jours sur 7, et on montait tous les reportages avec Bernard (ndlr : Benyamin) de A à Z jusqu’à diffusion. La musique, les interviews, les commentaires, tout. On faisait ça en duo avec le reporter, le monteur et le caméraman. C’était compliqué mais très intéressant et passionnant évidemment.

D’une manière générale, les émissions d’investigation n’ont jamais cessé de tenir en haleine le grand public. C’est en quelque sorte la télé qui mène l’enquête. Est-ce que cela répond à une demande d’éthique, de déontologie et de transparence ou est-ce davantage conçu pour être spectaculaire, voire parfois provoquant?  Où se situe la limite selon vous ? 

Si vous faites allusion à l’usage abusif des caméras cachées, sachez que nous n’utilisions les caméras cachées que dans des circonstances extrêmement précises, quand on ne pouvait vraiment pas faire autrement. Aujourd’hui malheureusement beaucoup de choses sont tournées en caméra cachée, ce qui n’est pas très honnête. C’est mon sentiment. Et la deuxième chose, pour répondre à votre question : les limites, les bornes, sont fixées par les journalistes. Ceux qui font l’enquête sur le terrain, ceux qui font le reportage, et les rédacteurs en chef, c’est-à-dire à l’époque Bernard Benyamin et moi qui surveillions extrêmement attentivement le montage et ce que l’on disait sur le reportage. Un sujet que nous mettions à l’antenne, on l’avait vu peut être 15 ou 20 fois avant qu’il ne soit diffusé. Nous étions issus du sérail du reportage et du grand reportage, on savait de quoi on parlait. On était sûr de notre coup. Alors c’est vrai qu’il y a des pressions de tous bords, politiques ou économiques. Quelques fois on nous incitait à retirer certains reportages, mais on n’a jamais cédé. Il y avait des menaces ce qui est normal dans une démocratie mais on savait résister et on était sûr de nous. Simplement il faut être sûr de son coup. Si on se trompe c’est fini.

Vous consacrez désormais une partie de votre temps à « La Chaîne de l’Espoir », peut-on en savoir un peu plus ?

J’ai quitté France Télévisions il y a 4 ans. Pendant l’aventure Envoyé Spécial on avait fait de nombreux reportages sur la Chaîne de l’Espoir. Nous sommes naturellement devenus très amis avec Alain Deloche et Eric Cheysson, les deux fondateurs de l’association. Tout de suite après France Télévisions ils m’ont demandé de venir travailler 2 heures par semaine sur la communication pour La Chaîne de l’Espoir. Et j’y suis maintenant tous les jours de 9h à 18h ou 20h le soir. Et c’est formidable. La Chaîne de l’Espoir c’est plusieurs milliers d’enfants par an opérés et sauvés en France et dans le monde. Par exemple je reviens de Kaboul avec le Docteur Cheysson où nous avons inauguré une maternité. Vous imaginez le symbole d’une maternité pour des femmes en Afghanistan où l’on sait qu’aujourd’hui une femme sur 7 meurt en couche. Cette maternité est ultra moderne et aux normes occidentales évidemment.