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Sylvain Bourmeau : Il est devenu impérieux de pouvoir formuler autrement les questions que pose l’actualité

Sylvain Bourmeau
Journaliste et fondateur d’AOC

Sylvain BourmeauSylvain Bourmeau en a connu des médias : passé par la presse écrite (Libération puis Les Inrocks), et numérique (Mediapart), il produit aujourd’hui l’émission “La Suite dans les Idées” sur France Culture. Un journaliste mais pas que ! Egalement professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Science Sociale (EHESS), Sylvain Bourmeau entend bien réconcilier les sciences humaines et sociales et le journalisme. Pour ce faire, il lance ce mois-ci son propre média numérique Analyse, Opinion Critique, ou AOC, dont l’objectif est de donner la parole à des chercheurs, scientifiques ou intellectuels ayant une connaissance fine des sujets traités. En ce début d’année 2018, il précise son projet, qui s’intègre dans le renouvellement du paysage médiatique français.

Vous lancez en janvier 2018 Analyse Opinion Critique, ou AOC, un quotidien numérique. Comment vous est venue l’idée de lancer ce média ? Pourquoi avoir choisi le format numérique ?
C’est un vieux rêve rendu possible par la mutation numérique. Depuis très longtemps j’avais envie de mettre au jour un journal intellectuel, un média qui permettrait de se saisir de l’actualité au prisme des travaux des sciences humaines et sociales notamment. Ce projet est devenu plus nécessaire à mesure que le journalisme s’est standardisé, il est devenu impérieux de pouvoir formuler autrement les questions que pose l’actualité, et non seulement d’y apporter des réponses différentes. Le fact checking ne saurait suffire dès lors que c’est la manière de problématiser qui se trouve en question. La mutation numérique ne permet pas seulement d’élargir les audiences de médias existants, elle permet aussi de construire de nouveaux médias qui, à l’inverse, entendent devenir rentable avec des publics raisonnables. A rebours des journaux qui se servent d’internet pour démultiplier leur audience, AOC entend bâtir un média durable sur un public limité mais solide.

Vous avez la particularité d’être journaliste et universitaire. Selon vous, quelle place occupent les intellectuels au sein du paysage médiatique français ? Comment percevez-vous la relation entre journalisme et sciences sociales ?
Les intellectuels reconnus par les médias sont hélas rarement ceux qui comptent véritablement au plan scientifique. L’inertie est considérable, on a l’impression qu’il y a parfois des décennies d’écart entre la réalité du débat scientifique et le reflet qu’en donnent les médias, à l’exception de certains médias bien sûr, au premier rang desquels France Culture. Le journalisme et les sciences humaines sociales entretiennent des relations de méfiance réciproque, liée à la situation de concurrence dans laquelle ils se trouvent. Le journalisme gagnerait pourtant à se nourrir des sciences humaines et sociales, et les chercheurs en sciences humaines devraient de leur côté apprendre à mieux se soucier de l’actualité, et à prendre leur part du journalisme, qui est une fonction sociale et ne saurait devenir le monopole des journalistes professionnels détenteurs d’une carte bleu blanc rouge.

Le succès de Figarovox, lancé il y a trois ans, traduit-il selon vous, un goût particulier des lecteurs pour les idées ? Pensez-vous qu’aujourd’hui il manque, en France, un espace d’expression qui « structure le débat » ?
Figarovox est un courrier des lecteurs à l’heure numérique, je ne suis pas certain qu’il participe véritablement de la structuration du débat sauf à indiquer en permanence le pôle le plus réactionnaire.

En entrant  au capital de Challenges, Renault rejoint Vivendi, Lagardère ou encore LVMH dans la liste des grands groupes industriels propriétaires de médias. Quel regard portez-vous sur cette tendance ?
En France, la concentration dans le domaine des médias atteint des niveaux inimaginables si l’on compare aux Etats-Unis, où des lois empêchent ce type de situation. C’est inquiétant. Mais à se focaliser uniquement sur les questions d’actionnariat, on en oublie ce qui est encore bien plus important à mes yeux : les modèles économiques des médias et leurs conséquences pour le fonctionnement de l’espace public. Voilà le vrai danger.

Le Média, Ebdo, Le Nouveau Magazine Littéraire et bien-sûr AOC… 2018 voit naître des médias qui ambitionnent de donner un nouveau souffle à l’information. Un commentaire ?
C’est un signe très positif. C’est indéniablement le moment de tenter des choses avant que tout ne se referme !