« Un bon JT ? C’est lorsque le spectateur se sent un peu moins perdu face au monde qui l’entoure »

S’il fallait définir Anne  Claire Coudray en un seul mot ce serait le « terrain ». Après 15 ans à sillonner le globe pour couvrir élections présidentielles, catastrophes naturelles et compétitions sportives, celle qui a remplacé Claire Chazal en 2015 semble vouloir se poser. Mais en est-on si sûr ? Depuis qu’elle a repris les rênes du JT du week-end sur TF1, les audiences grimpent en flèche, les formats se diversifient, et le JT garde toute sa place au cœur des foyers français. A l’occasion d’une rentrée qui s’annonce haute en couleurs, Anne Claire Coudray revient avec nous sur sa carrière, et nous livre quelques secrets sur la nouvelle formule du 1er JT d’Europe.

Depuis 15 ans, vous couvrez tous les soubresauts de l’actualité. Quel a été le moment le plus marquant de votre carrière ?

Il y en a tellement ! La 1ère élection d’Obama par exemple : j’étais à New-York et je n’oublierai jamais ce qui s’est passé cette nuit-là. Il y avait une énorme attente. Le séisme en Haïti en 2010 et ses 220 000 morts, m’a également profondément marquée. Être confrontée à la détresse humaine de la sorte, et devoir garder son statut d’observateur sans se laisser happer par cette douleur, c’est extrêmement difficile. Mais c’est pour ça que j’ai choisi ce métier : être confrontée à des situations extrêmes, ça vous apprend beaucoup sur vous-même et sur les autres.

Depuis 3 ans, vous êtes à la tête du JT du week-end de TF1. Et les audiences ne cessent de grimper. Comment expliquez-vous un tel succès ? Qu’avez-vous voulu apporter à cette édition ?  

Ce que j’ai vraiment voulu apporter c’est ma culture du terrain et du reportage, qui m’accompagnent tous les jours, que ce soit dans l’écriture de mes lancements ou dans mes choix éditoriaux. C’est dans cette lignée que nous avons créé de nouveaux formats, comme le « Zoom » le dimanche midi. Plusieurs fois par an, nous installons le plateau sur le lieu d’un grand événement national. Lancer un reportage depuis le terrain, plutôt que depuis un studio, ça duplique la force d’un sujet, à l’image de ce que nous avons fait pour la panthéonisation de Simone Veil et de son mari ou pour le mariage princier. Le reportage est toujours au cœur du JT, et je suis très attentive à la mise en valeur du travail des équipes sur le terrain. C’est dans mon ADN.

Un choix éditorial que l’on retrouve également dans les autres émissions d’information du week-end.

Oui, au-delà du JT, la direction de TF1 a voulu créer un véritable écosystème axé autour du reportage. Le samedi et le dimanche après-midi, après le journal, « Reportages » emmène le téléspectateur aux quatre coins du monde. L’émission est très identifiée, mais n’a jamais été formatée. Il n y a pas de ton imposé et les réalisateurs ont une grande liberté de création. Cela correspond à un moment de la semaine où les téléspectateurs sont davantage disponibles. Et ils apprécient qu’on leur ouvre d’autres horizons.

Qu’est ce qui fait selon vous un bon JT ?

Quand le téléspectateur se sent un peu plus intelligent après, qu’avant ! Ou un peu moins perdu face au monde qui l’entoure. Je compare toujours ce moment du JT à une conversation que l’on ne veut pas terminer, l’impression qu’on nous raconte une histoire qui a du sens.  Un bon JT doit aussi respecter le rythme naturel de la vie : un début dense, centré sur l’actualité chaude. Un cœur qui prend de la hauteur sur des phénomènes de société, et enfin une dernière partie qui s’ouvre, comme une fenêtre, sur d’autres mondes que le vôtre.

 

Certains observateurs estiment que la « grande messe du 20h » est vouée à disparaître. Or, les très bons scores du JT de TF1, notamment des éditions du Week-End, tendent à leur donner tort. Quel regard portez-vous sur cette question ?  

Il est difficile, voire impossible, de prédire ce qui se passera dans les années à venir.  Mais, pour ma part, je suis convaincue que le JT est plus que jamais nécessaire. Quand il est né, il était pour la plupart des téléspectateurs la seule source informative de la journée. Aujourd’hui, il aide sans doute à s’y retrouver dans une offre pléthorique. Cette abondance, elle a du bon, mais elle implique aussi d’avoir des repères. Et je crois que nous aidons nos téléspectateurs à « digérer », à hiérarchiser, mais aussi à vérifier tout ce qu’ils entendent et voient tout au long de la journée. Et puis dans un monde où les réseaux sociaux ont tendance à cibler les envois en fonction de votre âge, votre milieu social, vos habitudes, il y a un vrai risque d’appauvrissement. Parce qu’il parle à tout le monde, le JT devient un rempart face à ce nombrilisme à outrance. Il vous permet de découvrir des réalités, des milieux, des cultures qui ne sont pas les vôtres et que vous n’auriez aucune chance de croiser dans votre vie. Cette curiosité, c’est une première étape vers la tolérance. Je suis persuadée que l’on a une mission de service public et que le JT appartient à tout le monde. On le voit lors de grands moments nationaux, comme les attentats, où les Français ressentent le besoin de se rassembler, parfois devant la télévision, pour vivre et comprendre ensemble ce qui leur arrive.

Cette année a été riche en actualité. Si vous ne deviez retenir qu’un événement, lequel serait-ce ?

Je pense évidemment à la Coupe du Monde. Lorsque l’on a la chance d’avoir une équipe qui vous emmène jusqu’en finale et qui remporte le titre, cela crée forcément quelque chose au niveau national. Personne n’arrive à expliquer pourquoi le football peut provoquer ce sentiment d’union, certes éphémère, mais tellement magique. Et puis une coupe du monde, cela permet aussi de découvrir un pays. J’étais allée au Brésil en 2014. J’ai eu la chance de pouvoir enregistrer des plateaux en Russie cette année encore. Quand on prend la peine de dépasser les clichés, ce pays est par bien des aspects très proche du nôtre. Le mariage princier a été un autre moment marquant de cette année. Si vous dépassez l’aspect people, il est passionnant. Les Anglais sont nos voisins, mais leur société est basée sur l’aristocratie, aux antipodes de la République que nous sommes !

Comment abordez-vous la rentrée ?

Avec notre nouveau plateau inauguré il y a quelques jours, c’est une réforme initiée il y a déjà 2 ans qui prend forme. Une nouvelle étape technologique avec  un immense écran de 70m2, des projections 3D… tout cela au service de l’info. C’est très enthousiasmant ! Pouvoir montrer ce qui n’existe pas encore, se projeter dans le futur, c’est une possibilité très nouvelle, qui décuple notre capacité à décrypter le monde qui nous entoure. C’est ce que nous faisons avec notre format « Demain »  le dimanche soir. Et puis donner toute sa place à l’image permet aussi de rapprocher le téléspectateur de l’actualité.

L’interview que vous rêveriez de faire ?

J’ai failli interviewer Vladimir Poutine il y a quelques années, mais finalement cela ne s’est pas fait… C’est une vraie frustration ! La Russie est un pays qui me fascine, et forcément son Président m’intéresse et m’intrigue. Ce serait aussi la promesse d’une interview difficile : devoir se confronter à des systèmes de pensée différents c’est un exercice intellectuel périlleux. Mais c’est ça qui fait la beauté de ce métier.