De la solitude à la multitude

Depuis quelques temps, il est courant voire même tendance de parler de coopératif, de collaboratif ou encore de participatif. Ces termes se révèlent même comme étant LA solution à tous les maux. Mais dans le même temps, il devient également habituel d’entendre des Cassandre expliquer que cette nouvelle société est celle du consensus mou. La réalité est, comme souvent, entre les deux.  Le participatif est loin de n’être qu’une tendance c’est une nouvelle manière de vivre ensemble. Mais la dictature par la foule n’est en rien ce que promet l’économie numérique.

Tout d’abord, il convient de préciser un point. Si la foule apparait tendance, il convient de préférer la notion de multitude. Si la foule est une masse uniforme et sans aspérité, la multitude est quant à elle la somme d’individus clairement définis et affirmés. Si l’économie numérique permet à cette multitude de se constituer, s’associer à elle n’induit pas de se laisser dominer ou gouverner par elle. Bien au contraire, il s’agit d’appréhender la perception de cette multitude afin de s’allier à elle. La radicalité du décisionnaire, ici un entrepreneur ou un dirigeant, demeure et doit subsister. Une radicalité qui pour performer doit se combiner avec une agilité nécessaire pour infléchir ladite décision. En effet, la prise de risque, au sein de l’économie numérique, est possible si la confiance entre l’entreprise et la communauté existe et présente des gages tangibles de son existence. Cette vision est développée dans un livre qui en définit l’avènement : « l’âge de la multitude.» Dans cet ouvrage, et d’après les mots de ses auteurs, Nicolas Colin et Henri Verdier, « la multitude est désormais la clef de la création de valeur dans l’économie. Qui sait susciter, capter et redistribuer la créativité de la multitude peut devenir un géant de l’économie numérique. Qui accepte et nourrit la multitude peut gouverner avec une efficacité jamais atteinte. A l’inverse, qui ne voit pas que l’essentiel de l’intelligence et de la puissance est en dehors de son organisation risque de se faire balayer par les champions de l’économie numérique : ceux qui, par des innovations radicales, font alliance avec la multitude. La multitude est devenue la clef du succès des organisations. »

Capitaine abandonné ou tous capitaines ?

Il ne s’agit donc pas d’opposer le capitaine seul à bord de son navire convaincu du cap à tenir alors que tout le monde lui hurle d’en changer pour éviter les icebergs… Au contraire, c’est d’alliance, d’association ou encore de collaboration dont il est question.

Mais à l’heure de la multitude et de la révolution NBIC, la question des modèles traditionnels de gouvernance est sérieusement bouleversée et des initiatives fleurissent pour en démontrer, si besoin, l’intérêt et la puissance.  Il est ici question de crowdsourcing, lequel, peut se définir ainsi, selon Wikipédia, réussite s’il en est de ce que peut faire le collectif, « soit externalisation ouverte ou production participative, est l’utilisation de la créativité, de l’intelligence et du savoir-faire d’un grand nombre de personnes, en sous-traitance, pour réaliser certaines tâches traditionnellement effectuées par un employé ou un entrepreneur ». Une pratique qui se développe et, pour en voir l’illustration, il faut lire l’excellent article sur le sujet ici. Il s’agit là du monde certes contre-intuitif de l’intelligence collective.  Il est alors possible de parler du Design Thinking, des concours d’innovation ou encore des marchés prédictifs. Des nouvelles formes d’aides à la décision qui se basent sur le collectif et le collaboratif pour faire avancer les entreprises et les organisations.

Avant de s’attarder plus en détails sur les marchés prédictifs, pour mieux comprendre le Design Thinking, il est intéressant de lire ce guide. Et concernant, les concours d’innovation, la lecture de cet article est recommandée.

Les marchés prédictifs partent du postulat que « la sagesse de la foule », de la multitude donc, est supérieure à celle des experts ou instituts de sondages, conseillers traditionnellement consultés pour aidés les dirigeants dans leur prise de décision.

intelligence-collective

Une conception qui n’est pas nouvelle, comme le rappelle Emile Servan-Schreiber,[1] Aristote affirmait que « de nombreux individus, dont aucun n’est un homme vertueux, peuvent, quand ils s’assemblent, être meilleurs que les quelques meilleurs d’entre eux, non pas individuellement mais collectivement … ». Euripide disait également « aucun de nous ne sait ce que nous savons tous ensemble ».

Avec les marchés prédictifs,  l’intelligence collective est alors mise en marche en intégrant, à travers les paris, les règles du marché de l’offre et de la demande. Une technique qui n’est encore une fois pas nouvelle. Un article du blog de Lumenogic traitant de la supériorité du pari sur le vote dans le cadre d’une prédiction, fait un rapide rappel historique. Avant l’invention et l’avènement du sondage, les paris et notamment ceux réalisés à WallStreet étaient une source référente de prévisions sûre lors des campagnes électorales. Des prédictions qui, sur les quinze élections suivies, s’avérèrent juste pour quatorze d’entre elles. Le principe des marchés prédictifs consiste à parier sur la réponse, la plus probable de se réaliser, à  une question posée. Pour parier, le joueur doit se renseigner et c’est là que réside la puissance du modèle. Pour être à même de juger une situation et donc de parier juste, il est impératif d’agréger toute l’information disponible. Pour connaitre les limites de cette technique, l’article publié sur le site Cairn.info est éclairant.

Un modèle qui existe depuis plusieurs années aux Etats-Unis, à travers des entreprises telles que  Good Judgment ou encore Recorded Future. Un autre exemple intéressant est celui de l’université de l’Iowa qui permet à ses étudiants depuis 1988 de parier sur les élections présidentielles. Des paris qui se sont révélés plus précis dans 74 % des cas que les 964 sondages comparés. Ainsi, « dès 2007, le magazine The Economist prenait acte de la performance des parieurs, avérée par ailleurs dans une variété d’autres domaines allant du sport à la géopolitique, en passant par le box-office et l’économie, pour conclure que « les futurologues les plus écoutés de nos jours ne sont pas des individus mais les marchés prédictifs, où les pronostics d’une multitude de gens informés sont consolidés en probabilités fiables. » [2]

La multitude, nouvelle aide à la décision ?

Au-delà de ces considérations sur la pertinence de la technique, il est donc important de s’interroger sur l’utilité de ces marchés pour les entreprises. Déjà nombres d’entre elles se sont saisies de cette technique, telle que Google, Hewlett-Packard, General Electrics ou encore InterContinental Hotels Group. En guise de réponse, le point de vue de Lumenogic est intéressant : « nous avons testé cette approche chez un géant américain de l’industrie alimentaire (Fortune 100). Sur 530 employés invités à participer, 156 (30%) ont répondu à l’appel de tous les départements de l’entreprise: R&D, marketing, RH, supply-chain, finance, ventes, etc. Ils devaient prévoir le plus précisément possible le succès de 6 nouveaux produits qui seraient bientôt mis sur le marché. Les meilleures estimations seraient récompensées de quelques centaines de dollars. La simple moyenne de leurs prévisions – la prévision collective – était ensuite comparée aux prévisions issues des méthodes classiquement utilisées par l’entreprise, et aux résultats réels. La prévision collective fut plus proche de la réalité pour 4 produits sur 6, et 35% plus performante en moyenne. D’autres études conduites dans des entreprises aussi différentes que Google, Arcelor-Mittal, Campbell’s, et Ford ont toutes mené à des réductions d’erreur de 20% à 30%, et des prévisions collectives plus proches de la réalité les deux tiers ou trois quarts du temps. »

En juin, Le Point s’est associé avec la société Hypermind pour importer cette technique en France. Dans une interview croisée, Émile Servan-Schreiber et Mathieu Laine les deux fondateurs, expliquent l’intérêt des marchés prédictifs et leur performance. Consommatrice compulsive de sondage, la presse commence à s’intéresser à cette nouvelle technique.

Ainsi, il n’est pas ici question de proclamer la mort du dirigeant et de sa capacité à décider. Bien au contraire ! Mais il serait dommageable et contreproductif aujourd’hui de décider seul. Le syndrome du personnel politique enfermé dans une tour d’ivoire et déconnecté des réalités du peuple qu’il est sensé représenté ne doit pas devenir celui des chefs d’entreprise. Le temps où l’on faisait uniquement appel à expert pour identifier la solution à un problème est révolu. La complexité du monde globalisé nécessite la sollicitation des avis du plus grand nombre, que ce soit via des réseaux sociaux internes, des concours ou encore des marchés prédictifs.

L’avenir est donc à la multitude et non à la solitude, déjà très présente dans le quotidien des entrepreneurs…

[1] Fondateur de Lumenogic spécialisée dans le crowdsourcing, dans une tribune publiée dans le magazine CLES et intitulée « un groupe est toujours plus fort que vous »

[2] Article « Intelligence collective : pourquoi il vaut mieux parier que voter », Blog Lumenogic

De la solitude à la multitude

juillet 6, 2015 8:15 Publié par

Depuis quelques temps, il est courant voire même tendance de parler de coopératif, de collaboratif ou encore de participatif. Ces termes se révèlent même comme étant LA solution à tous les maux. Mais dans le même temps, il devient également habituel d’entendre des Cassandre expliquer que cette nouvelle société est celle du consensus mou. La réalité est, comme souvent, entre les deux.  Le participatif est loin de n’être qu’une tendance c’est une nouvelle manière de vivre ensemble. Mais la dictature par la foule n’est en rien ce que promet l’économie numérique.

Tout d’abord, il convient de préciser un point. Si la foule apparait tendance, il convient de préférer la notion de multitude. Si la foule est une masse uniforme et sans aspérité, la multitude est quant à elle la somme d’individus clairement définis et affirmés. Si l’économie numérique permet à cette multitude de se constituer, s’associer à elle n’induit pas de se laisser dominer ou gouverner par elle. Bien au contraire, il s’agit d’appréhender la perception de cette multitude afin de s’allier à elle. La radicalité du décisionnaire, ici un entrepreneur ou un dirigeant, demeure et doit subsister. Une radicalité qui pour performer doit se combiner avec une agilité nécessaire pour infléchir ladite décision. En effet, la prise de risque, au sein de l’économie numérique, est possible si la confiance entre l’entreprise et la communauté existe et présente des gages tangibles de son existence. Cette vision est développée dans un livre qui en définit l’avènement : « l’âge de la multitude.» Dans cet ouvrage, et d’après les mots de ses auteurs, Nicolas Colin et Henri Verdier, « la multitude est désormais la clef de la création de valeur dans l’économie. Qui sait susciter, capter et redistribuer la créativité de la multitude peut devenir un géant de l’économie numérique. Qui accepte et nourrit la multitude peut gouverner avec une efficacité jamais atteinte. A l’inverse, qui ne voit pas que l’essentiel de l’intelligence et de la puissance est en dehors de son organisation risque de se faire balayer par les champions de l’économie numérique : ceux qui, par des innovations radicales, font alliance avec la multitude. La multitude est devenue la clef du succès des organisations. »

Capitaine abandonné ou tous capitaines ?

Il ne s’agit donc pas d’opposer le capitaine seul à bord de son navire convaincu du cap à tenir alors que tout le monde lui hurle d’en changer pour éviter les icebergs… Au contraire, c’est d’alliance, d’association ou encore de collaboration dont il est question.

Mais à l’heure de la multitude et de la révolution NBIC, la question des modèles traditionnels de gouvernance est sérieusement bouleversée et des initiatives fleurissent pour en démontrer, si besoin, l’intérêt et la puissance.  Il est ici question de crowdsourcing, lequel, peut se définir ainsi, selon Wikipédia, réussite s’il en est de ce que peut faire le collectif, « soit externalisation ouverte ou production participative, est l’utilisation de la créativité, de l’intelligence et du savoir-faire d’un grand nombre de personnes, en sous-traitance, pour réaliser certaines tâches traditionnellement effectuées par un employé ou un entrepreneur ». Une pratique qui se développe et, pour en voir l’illustration, il faut lire l’excellent article sur le sujet ici. Il s’agit là du monde certes contre-intuitif de l’intelligence collective.  Il est alors possible de parler du Design Thinking, des concours d’innovation ou encore des marchés prédictifs. Des nouvelles formes d’aides à la décision qui se basent sur le collectif et le collaboratif pour faire avancer les entreprises et les organisations.

Avant de s’attarder plus en détails sur les marchés prédictifs, pour mieux comprendre le Design Thinking, il est intéressant de lire ce guide. Et concernant, les concours d’innovation, la lecture de cet article est recommandée.

Les marchés prédictifs partent du postulat que « la sagesse de la foule », de la multitude donc, est supérieure à celle des experts ou instituts de sondages, conseillers traditionnellement consultés pour aidés les dirigeants dans leur prise de décision.

intelligence-collective

Une conception qui n’est pas nouvelle, comme le rappelle Emile Servan-Schreiber,[1] Aristote affirmait que « de nombreux individus, dont aucun n’est un homme vertueux, peuvent, quand ils s’assemblent, être meilleurs que les quelques meilleurs d’entre eux, non pas individuellement mais collectivement … ». Euripide disait également « aucun de nous ne sait ce que nous savons tous ensemble ».

Avec les marchés prédictifs,  l’intelligence collective est alors mise en marche en intégrant, à travers les paris, les règles du marché de l’offre et de la demande. Une technique qui n’est encore une fois pas nouvelle. Un article du blog de Lumenogic traitant de la supériorité du pari sur le vote dans le cadre d’une prédiction, fait un rapide rappel historique. Avant l’invention et l’avènement du sondage, les paris et notamment ceux réalisés à WallStreet étaient une source référente de prévisions sûre lors des campagnes électorales. Des prédictions qui, sur les quinze élections suivies, s’avérèrent juste pour quatorze d’entre elles. Le principe des marchés prédictifs consiste à parier sur la réponse, la plus probable de se réaliser, à  une question posée. Pour parier, le joueur doit se renseigner et c’est là que réside la puissance du modèle. Pour être à même de juger une situation et donc de parier juste, il est impératif d’agréger toute l’information disponible. Pour connaitre les limites de cette technique, l’article publié sur le site Cairn.info est éclairant.

Un modèle qui existe depuis plusieurs années aux Etats-Unis, à travers des entreprises telles que  Good Judgment ou encore Recorded Future. Un autre exemple intéressant est celui de l’université de l’Iowa qui permet à ses étudiants depuis 1988 de parier sur les élections présidentielles. Des paris qui se sont révélés plus précis dans 74 % des cas que les 964 sondages comparés. Ainsi, « dès 2007, le magazine The Economist prenait acte de la performance des parieurs, avérée par ailleurs dans une variété d’autres domaines allant du sport à la géopolitique, en passant par le box-office et l’économie, pour conclure que « les futurologues les plus écoutés de nos jours ne sont pas des individus mais les marchés prédictifs, où les pronostics d’une multitude de gens informés sont consolidés en probabilités fiables. » [2]

La multitude, nouvelle aide à la décision ?

Au-delà de ces considérations sur la pertinence de la technique, il est donc important de s’interroger sur l’utilité de ces marchés pour les entreprises. Déjà nombres d’entre elles se sont saisies de cette technique, telle que Google, Hewlett-Packard, General Electrics ou encore InterContinental Hotels Group. En guise de réponse, le point de vue de Lumenogic est intéressant : « nous avons testé cette approche chez un géant américain de l’industrie alimentaire (Fortune 100). Sur 530 employés invités à participer, 156 (30%) ont répondu à l’appel de tous les départements de l’entreprise: R&D, marketing, RH, supply-chain, finance, ventes, etc. Ils devaient prévoir le plus précisément possible le succès de 6 nouveaux produits qui seraient bientôt mis sur le marché. Les meilleures estimations seraient récompensées de quelques centaines de dollars. La simple moyenne de leurs prévisions – la prévision collective – était ensuite comparée aux prévisions issues des méthodes classiquement utilisées par l’entreprise, et aux résultats réels. La prévision collective fut plus proche de la réalité pour 4 produits sur 6, et 35% plus performante en moyenne. D’autres études conduites dans des entreprises aussi différentes que Google, Arcelor-Mittal, Campbell’s, et Ford ont toutes mené à des réductions d’erreur de 20% à 30%, et des prévisions collectives plus proches de la réalité les deux tiers ou trois quarts du temps. »

En juin, Le Point s’est associé avec la société Hypermind pour importer cette technique en France. Dans une interview croisée, Émile Servan-Schreiber et Mathieu Laine les deux fondateurs, expliquent l’intérêt des marchés prédictifs et leur performance. Consommatrice compulsive de sondage, la presse commence à s’intéresser à cette nouvelle technique.

Ainsi, il n’est pas ici question de proclamer la mort du dirigeant et de sa capacité à décider. Bien au contraire ! Mais il serait dommageable et contreproductif aujourd’hui de décider seul. Le syndrome du personnel politique enfermé dans une tour d’ivoire et déconnecté des réalités du peuple qu’il est sensé représenté ne doit pas devenir celui des chefs d’entreprise. Le temps où l’on faisait uniquement appel à expert pour identifier la solution à un problème est révolu. La complexité du monde globalisé nécessite la sollicitation des avis du plus grand nombre, que ce soit via des réseaux sociaux internes, des concours ou encore des marchés prédictifs.

L’avenir est donc à la multitude et non à la solitude, déjà très présente dans le quotidien des entrepreneurs…

[1] Fondateur de Lumenogic spécialisée dans le crowdsourcing, dans une tribune publiée dans le magazine CLES et intitulée « un groupe est toujours plus fort que vous »

[2] Article « Intelligence collective : pourquoi il vaut mieux parier que voter », Blog Lumenogic

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