Avocats vous avez la parole !

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Alors que le désormais célèbre avocat, Saul Goodman, offrait, à travers une campagne d’affichage percutante, une série de conseils « légaux » pour démontrer l’étendue de ses compétences, une petite révolution venait bousculer le monde des « robes noires ».

Bien moins corrosif et décalé que la campagne imaginée par Netflix mais tout aussi impactant par son caractère de pionnier, le premier spot de publicité d’avocats en France a été lancé par le cabinet Coll. Reprenant les codes des assureurs ou encore des banquiers et se rapprochant plus d’une réclame que d’une publicité, le cabinet, après avoir été lauréat du Prix du Jury de l’innovation en relation-client des avocats en 2015, met en scène un collaborateur vantant – avec un prisme financier – l’expertise de son cabinet.

Cette incursion télévisuelle est devenue possible depuis novembre dernier et un arrêt rendu par le Conseil d’Etat autorisant la publicité pour cette profession libérale. Dans une interview accordée aux Echos Business, Maître Anne-Constance Coll explique que cette prise de parole est dans l’ordre des choses. « Nos clients ont trouvé parfaitement normal et légitime d’entendre un tel spot à la radio. Je pense qu’ils sont tout à fait prêts à cette évolution. Pour mémoire, en Europe, nous étions un peu en retard sur le sujet puisque la plupart de nos voisins comme l’Allemagne ou la Belgique y ont recours depuis longtemps. Les particuliers sont très demandeurs de transparence dans leurs rapports avec les avocats et la publicité peut y contribuer, c’est donc une bonne chose lorsqu’elle est bien réalisée. »

La profession se déchire sur ce démarchage commercial. Pour certains comme Maître Eric Rocheblave, propos recueillis par La Croix « Il faut vivre avec son temps ! […] Au risque de choquer certains confrères, j’estime exercer une activité commerciale comme une autre. Concrètement, je paie pour avoir accès à des bases de données me permettant de me tenir au fait des évolutions de jurisprudence et de défendre au mieux mes clients. En bout de chaîne, je facture une prestation juridique. Je vends un savoir ! […] D’ailleurs, se refuser aux outils technologiques de notre époque, c’est prendre le risque de voir d’autres professionnels s’emparer de nos parts de marché. C’est exactement ce qui s’est passé avec Internet. Personnellement, j’ai été poursuivi au début des années 2000 pour avoir été présent sur le Net et pour avoir répondu en ligne aux questions des internautes. Que s’est-il passé ces dernières années ? Des « braconniers du droit », personnes dénuées de diplôme d’avocat, ont investi le secteur et ont escroqué toute une série de justiciables. » Pour son opposant dans ce débat, Maître Florian Borg « Le droit n’est pas une marchandise comme une autre. […] La profession n’a rien à gagner à diffuser des spots à la télévision. Je crains même qu’elle ait beaucoup à perdre. Nous risquons de galvauder encore notre image. Ces publicités risquent en effet de nous ravaler au rang de simples commerçants. Les spots télé s’inscrivent dans une toute autre logique. Ils iront forcément de pair avec des messages simplistes, voire carrément racoleurs. Et comment pourrait-il en être autrement ? Lorsque vous ne disposez que de quelques secondes pour attirer l’attention du téléspectateur, vous devez marquer les esprits. Ces publicités feront donc miroiter des règlements ultrarapides ou des procédures “low cost”. Quitte, ensuite, à facturer des frais supplémentaires aux clients… »

La crainte ultime dans l’esprit de toute la profession est les dérives américaines. Effectivement, aux Etats-Unis les avocats imaginent des spots à leur gloire dans lesquels ils font tout sauf du droit… Même si des garde-fous existent en France et que la profession est très différente dans son mode d’exercice, l’appréhension reste de mise. Que celle-ci soit fondée ou fantasmée, il n’en reste pas moins que l’on peut être sceptique quant au contenu de ces publicités, entre kitch et ringard, le rêve américain !

 

Au-delà de la publicité, c’est la question de la modernisation de la profession face à des attaques de plus en plus frontales de toute profession réglementée. En effet, l’automatisation juridique, qui consiste en la désintermédiation d’une prestation juridique, a le vent en poupe. Les legaltech gagnent en performance en remplissant des taches de plus en plus complexes et devenant de véritables concurrents aux avocats traditionnels. Certains y voient une forme de démocratisation du droit. Pour d’autres, comme Maître Christiane Féral-Schuhl, ancien bâtonnier du barreau de Paris, c’est l’occasion de redéfinir la profession. Une profession qu’elle considère qu’il convient d’« ouvrir (…) afin que l’avocat français ait le même périmètre d’action que l’avocat allemand, espagnol, anglais, en investissant ces nouveaux métiers du droit : mandataire immobilier, mandataire sportif, mandataire artistique. Il y a aussi tout le champ de la médiation. Sinon, dans la logique d’aujourd’hui, oui, il y a trop d’avocats, car on voit bien que tout se referme avec la paupérisation en train de se mettre en place et les difficultés des jeunes avocats à trouver des débouchés ».

Le développement exponentiel des legaltech  trouve sa source dans la difficulté d’accès aux services juridiques. Le digital ayant rendu tout contenu accessible, il en est de même pour les requêtes juridiques. Un constat résumé par legalstart : « le droit est de plus en plus présent dans la vie quotidienne des français. Que vous soyez un entrepreneur, une famille ou un particulier, vous aurez tôt ou tard besoin de documents juridiques. Pourtant il est aujourd’hui difficile et onéreux d’avoir accès à un service juridique de qualité ». Les legaltech se développent et se positionnent également comme des catalyseurs de la création de startups. Ainsi, Captain Contrat propose aux entrepreneurs « d’utiliser le juridique comme un atout pour la réussite de leur entreprise ».

L’essor de ces plateformes inquiète au point d’insérer un amendement, après un travail d’influence de la part des avocats et des notaires, à la loi pour une République numérique. Un amendement qui ne reçoit pas le soutien du secrétaire d’Etat au numérique qui ne souhaite pas encadrer le développement de cette offre. La profession d’avocat, comme tant d’autres avant elle, se voit attaquée et entre naturellement dans un mode de défense classique. Elle est, selon Nicolas Colin, dans l’étape 3 du déni. Celle qui consiste en l’affrontement brutal des forces en présence et que l’auteur résume par l’expression « allons voir le ministre ».

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L’évolution du métier est nécessaire. Doit-elle se faire contre ces startups ou au contraire avec elles afin de les faire grandir et gagner en pertinence ? Là est toute la question. Ce qui semble certain, c’est que le Salut ne passera pas des spots de pub, ou alors pas uniquement…