A la recherche du sens perdu

Le brown-out… Non, il ne s’agit pas de la recrudescence des blonds, mais d’un phénomène de société à la croisée du burn-out et du bore-out. A la différence que, dans ce cas, l’épuisement ne vient plus du surmenage ou de l’ennui, mais d’une perte de repères et de sens.

par Ségolène Mathis, agence analogue
© Fotolia

Littéralement, le mot signifie « baisse de courant, de tension ». Emprunté au domaine de l’électricité, il a été choisi par des chercheurs pour désigner une baisse de motivation chez des salariés qui se consument à petit feu devant la vacuité de leurs tâches.

Pour mieux comprendre, prenons l’exemple de James Brownout. Cadre dans une multinationale depuis 15 ans, il a récemment été nommé au poste de directeur commercial. Mais la promotion s’est vite révélée être un cadeau empoisonné. Car James est maintenant tenu pour responsable de la rentabilité de son entreprise et met une pression d’enfer à ses équipes pour qu’elles vendent vite, beaucoup et bien. Les produits fabriqués par l’entreprise de James sont d’une qualité douteuse, mais il n’hésite pas à faire apprendre à sa troupe des discours flamboyants et bien rôdés, qui promettent monts et merveilles aux clients.

On touche au cœur du problème : James n’arrive pas à se satisfaire de sa mission qui l’oblige à mentir tous les jours à ses collaborateurs et aux consommateurs. Il vend du vent et se demande où est passé le sens de son travail. Pour masquer ce néant, il truffe ses mails et ses présentations de mots ronflants : « soyez transverses » (encore faut-il un axe de référence), « méthodes agiles » (méthodes qui tiennent, même sur une corde raide), « bonnes pratiques » (un médecin en dirait autant), « mutualisation des forces » (un pour tous, tous pour un), « déploiement des ressources » (à défaut d’avoir des ailes), etc., en espérant que cela motivera ses équipes et mettra en valeur ses compétences.

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Retrouver le sens

L’ennui, c’est que tous ces mots ne veulent pas dire grand-chose. Ils pourraient aussi bien s’appliquer à une salle de sport qu’à une opération militaire. G.I. Joe peut devenir vendeur de dentiers en porcelaine, il a le vocabulaire pour. Ces mots sonnent creux, révélant la perte de sens et de valeurs dans un monde du travail mercantilisé. De quoi réinventer le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert.

Aujourd’hui, ils sont nombreux à se sentir inutiles dans leur job. D’ailleurs, de plus en plus de salariés plaquent tout pour se reconvertir dans les métiers de l’artisanat ou de l’agriculture, des métiers où ils retrouvent du sens. Construire un meuble pratique ou nourrir des gens leur procure plus d’épanouissement que d’enchaîner toute la sainte journée des réunions de planning, de brainstorming, de debriefing ou de reporting.

Alors, que faire ? Il n’y a peut-être pas de solution miracle. Un nouveau syndrome va sans doute rapidement remplacer le brown-out. Mais en attendant, on peut essayer de retrouver un vocabulaire simple. Comme disait La Bruyère : « Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ? Dites ‘il pleut’ ! ». Et retrouver des messages concrets. Parler des bonnes comme des mauvaises passes. S’adresser aux salariés en retraçant l’histoire de leur entreprise, en leur présentant des exemples tangibles, pris dans leur environnement de travail, et en leur proposant des sujets de fond sur leurs métiers. Sinon, on court tout droit vers le black-out, même en y courant dans la transversalité la plus appliquée.

LaBruyereL’œil de Jean de la Bruyère

« Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : « Il fait froid » ? Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : « Il pleut, il neige. » Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m’en féliciter ; dites : « Je vous trouve bon visage. ».

– Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d’ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant ? – Qu’importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? »

8 (IV) – Les Caractères